PARCOURS DE CHEIKH BETHIO THIOUNE : La vraie histoire de Cheikh Béthio

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Cheikh Béthio Thioune est parti de rien pour se faire un nom dans la confrérie mouride. Ce natif de Keur Samba Laobé (Mbour) au parcours parsemé d’embûches avait fini d’atteindre le sommet, avant de tomber lamentablement de son piédestal. Pensionnaire depuis jeudi dernier de la Maison d’arrêt et de correction (Mac) de Thiès, l’Observateur marche sur les traces de ce petit broussard devenu… Cheikh.
T. Marie Louise NDIAYE, Abdoulaye Bamba SALL et Alioune DIOP

C’est un trou perdu dans l’immense forêt mbouroise relié à son voisinage par des kilomètres de champs, d’arbres et d’arbustes. Le village de Keur Samba Laobé est lové dans cet espace à gauche de Saly Portudal à l’entrée de Mbour. Dans les années 20, Keur Samba Laobé s’ennuie ferme, le cœur du village bat au rythme de l’unique concession du chef de canton de Nianing. A côté, le domicile du bras droit du chef de canton, Coully Thioune qui vit avec son épouse, Bambi Thiam.
Le couple forme une famille de trois enfants. Suivant les recommandations divines qui incitent à multiplier le peuple de Dieu, la famille Thioune accueillera, au grand bonheur de la maisonnée, un nouveau-né, en 1939. A la veille de la deuxième guerre mondiale, le couple Thioune reçoit une bénédiction divine. Poussant son premier cri, leur bébé devient le quatrième de la fratrie des Thioune. Il est baptisé du nom de Béthio, qui dans l’ancien royaume du Waalo, est le titre que portait les «Kangaam» (conseillers) du Brack (roi du Waalo). Le «Béthio» était quelqu’un de très influent dans l’entourage du Brack. Il était en quelque sorte le chambellan attitré du Brack, celui qui introduisait directement les invités du roi. Aujourd’hui, ce «bébé» est devenu le très populaire Cheikh Béthio Thioune, guide des «Thiantacounes».
L’enfant Béthio Thioune est couvé de la tendresse maternelle et du regard bienveillant de son papa. Le bambin pousse et se métamorphose au fil des jours, des mois… Sevré du lait maternel, il devient ce petit garçon qui s’habitue à la vie éteinte de Keur Samba Laobé. Béthio, pétri de vie et de bonne humeur, est un enfant serviable, qui ne rouspète jamais devant les travaux champêtres. En vrai broussard, le petit Béthio se soumet au travail de la terre. Sans retenue. Sur les champs de Samba Laobé et sous la forte canicule, Béthio est toujours accompagné de son grand frère, Guilé Thioune. La hache à l’épaule, le chemin des champs n’est jamais trop long pour les décourager.
Le petit Béthio, Serigne Saliou et la calèche
A huit ans, Béthio Thioune, comme il aime à le raconter, voit sa vie prendre un tournant différent. Un jour, sur les hautes terres du Diobass, terroir situé en pays sérère aux confins du Cayor et du Baol, suant et se tuant au travail, le petit Béthio fait la rencontre qui a changé sa vie. Dans le village de Tassette où convergent des habitants des villages environnants à l’occasion du marché hebdomadaire. Il y a un grand champ situé à proximité des habitations, juste derrière les cimetières où poussait un arbre du nom de Reub-Reub. C’est là que Béthio, selon ses dires, fait la rencontre de Serigne Saliou. C’est sur ce relief accidenté que la première rencontre entre Serigne Saliou Mbacké et le jeune Béthio Thioune se déroule. C’était une matinée ensoleillée de 17 Avril 1946. Les paysans comme il est de coutume en saison sèche, s’attèlent aux préparatifs des champs, dans l’attente des premières pluies. A l’époque, Tassette, petit village situé au Sud-ouest de Thiès, abrite, loin des regards indiscrets, ce rendez-vous…«historique».
«Ça fait longtemps que je vous ai adoptés dans ma famille religieuse»
Cette matinée-là, Béthio est en compagnie de son grand frère, Guilé Thioune, dans le champ de son père. Tout d’un coup, il aperçoit une calèche longer la route qui mène au village. Comme tout gamin de son âge, Béthio se met à courir derrière la calèche, qui a un passager très spécial du nom de Serigne Saliou Mbacké. Après une course effrénée de plusieurs mètres, Béthio arrive à hauteur de la calèche. C’est le moment choisi par Serigne Saliou pour demander au conducteur de s’arrêter. Béthio s’approche, tout penaud, en tendant la main. Le conducteur le somme de saluer le marabout en lui servant du «Mbacké». Le petit garçon, Béthio, s’exécute, sans imaginer la signification d’un tel acte. Béthio est bouche bée devant Serigne Saliou Mbacké qui l’invite à le rejoindre chez Baye Isma Diouf, un vieux mouride du coin où le marabout aimait recevoir lors de ses visites dans la zone. Mais il fallait d’abord convaincre le père, un homme réputé sévère, qui ne voulait pas que Béthio et son grand frère sortent le soir. Le petit Béthio et son frère ont peur de lui parler de l’invitation. Ils décident donc d’en parler à leur maman Bambi Thiam, plus réceptive. La bonne dame plaide leur cause auprès du père, qui ne voit aucun inconvénient dans cette visite, à la seule condition que les deux garçons soignent leur mise. Une fois chez leur hôte, Serigne Saliou, la façon dont le marabout les accueillie surprend tout le monde. Ensuite, il leur demande de se coucher à ses côtés, et leur sert du thé. C’est depuis ce jour que Béthio est devenu un fou de Serigne Saliou Mbacké.
Partout où ils se rendaient, ils se proclamaient «mourides». Mais leur allure est freinée lorsque des gens leur font savoir qu’ils ne sont pas encore mourides, car ils n’ont pas encore fait acte d’allégeance. Béthio et son grand frère, très remontés, vont se plaindre auprès de Serigne Saliou Mbacké. Qui coupe court à leur crainte, en rétorquant : «Cela fait longtemps que je vous ai adoptés dans ma famille religieuse.»

Béthio enseignant et «coco»
En 1950, Béthio Thioune demande à son père, sur le tard, la permission d’aller à l’Ecole française. Mais son pater, réticent à ce que son fils apprenne la langue des blancs, l’en dissuade. Mais il va changer d’avis après l’intervention de Serigne Saliou. Béthio est tout heureux de fréquenter l’école 3 de Mbour. En 1956, il obtient son Certificat de fin d’études élémentaires (Cfee) à Thiès. Six ans plus tard, il obtient au lycée Faidherbe de St-Louis son Diplôme de fin d’études moyennes (Dfem) en 1961. Etant soutien d’une famille (de huit enfants), qui s’est élargie avec l’arrivée au monde de ses quatre petits frères et sœurs, il décide d’écourter ses études en intégrant le monde de l’enseignement. Il est affecté dans le Sud du pays dans la verte Casamance où Béthio, à 23 ans, sert à Agnack. Les routes escarpées du Sud ne sont pas un secret pour cet enseignant qui, sur sa bicyclette, patauge dans les eaux pour traverser la forêt dense. Il s’échine à assurer l’éducation des écoliers de la localité jusqu’en 1963. L’année de son affectation. Béthio l’enseignant quitte le climat humide du Sud pour la chaleur et la rudesse de la capitale du rail. Il est en service à l’école Champ des courses de Thiès où il flirte avec les «cocos» du Parti africain de l’Indépendance (Pai).
Béthio Thioune emprisonné en 1966 à …Thiès
En 1966, l’enseignant voit sa vie prendre un tournant fatal. Il fait l’objet d’une arrestation pour des traques communistes affichées le long des murs de la capitale du rail. Son co-locataire, membre du Pai, est connu comme un membre actif de ce parti, le seul existant à l’époque. Un jour, la police fait une descente dans leur chambre et procède à leur arrestation. Béthio Thioune est envoyé au trou pour six mois. Après leur jugement, le Président Léopold Sédar Senghor sort un décret pour les amnistier et ordonner leur réintégration dans la fonction publique, confie un de ses anciens compagnons. Mais Béthio Thioune ferme la page de l’enseignement pour de bon. Il s’active de 1966 à 1968 dans la délégation médicale. Ensuite, Béthio entre à l’Ecole nationale d’économie appliquée (Enea) en 1968. Il dépose ses baluchons en 1971 à Mewan, comme inspecteur de l’animation et de l’expansion rurale. L’année suivante, Béthio Thioune est Agent technique des cadres ruraux (Atcr). De 1972 à 1974, il sera inspecteur régional de l’animation rurale à Kaolack. Pendant quatre ans, il est directeur de la promotion humaine de la ville de Kaolack. Béthio Thioune qui ne faisait rien sans la bénédiction de son marabout Serigne Saliou décide de passer le concours professionnel de l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (Enam, actuel Ena). «A l’annonce de ma décision, se rappelle-t-il, beaucoup de gens se moquaient de moi car c’était un concours très sélectif. J’en ai parlé à Serigne Saliou, qui était alors à Thiès. Il a formulé des prières pour moi et m’a demandé d’y aller», raconte-t-il. «Cette nuit, veille de l’examen, Béthio a une insomnie. Il décide de lire un bouquin et coup de chance : il tombe sur une page où l’on parle du budget des collectivités locales. Le lendemain, le sujet était libellé ainsi», confie son chargé de communication et porte-parole, Ibrahima Diagne.
A L’Enam, Cheikh Béthio retrouvé Ousmane Tanor Dieng
Béthio porte fièrement ses 40 ans et réussit au concours de l’Enam où il est de la promotion Gabriel d’Arboussier. Dans cette prestigieuse école, il retrouvera un certain Ousmane Tanor Dieng, qui l’y avait devancé. «Il aimait raconter sa rencontre avec Serigne Saliou et disait à qui veut l’entendre que s’il a réussi au concours de l’Enam, c’est grâce à Serigne Saliou», témoigne Ousmane Tanor Dieng. Béthio prend les études très au sérieux et devient major de sa promotion, avec la mention «Très bien». Après une formation de trois ans, il devient administrateur civil. En 1980, le disciple de Serigne Saliou est affecté à la commune de Diourbel, avant de rejoindre, l’année suivante, la ville de Kaolack. En 1986, «avec les Thiant qu’il organisait, les gens croyaient qu’il utilisait l’argent du contribuable. Deux inspecteurs généraux d’Etat lui seront envoyés. Ils ont passé dix jours à fouiller, sans trouver le moindre petit trou dans sa gestion. Ces inspecteurs ont demandé à Senghor de l’élever au grade de l’Ordre national du mérite, pour sa gestion et sa compétence», confie un de ses proches. Puis, Béthio est détaché à Dakar comme Secrétaire général de la commune de Dakar. En 1987, il assure la même fonction à Guédiawaye.
«Mais que veut dire Cheikh ?»
L’année 1987 coïncide avec l’élévation de Béthio au titre de Cheikh par Serigne Saliou Mbacké. Serigne Saliou a envoyé un dignitaire de Mbacké du nom de Serigne Gora Tine, qui est venu lui annoncer la bonne nouvelle. «Serigne Saliou vous a décerné une médaille», lui explique Gora Tine. «Où est donc la médaille ?», lui demande Cheikh Béthio. Mais l’émissaire lui répond que la médaille en question était le rang de Cheikh que lui a décerné Serigna Saliou. Ne comprenant rien à ce que lui dit Gora, Béthio lui demande à nouveau : «Mais que veut dire Cheikh ?» Puis, comme piqué par on ne sait quelle mouche, Béthio part de ce pas voir le marabout Serigne Saliou pour se faire expliquer le titre de Cheikh. Sur un ton emphatique, Serigne Saliou lui dit : «Considère que nos deux âmes équivalent à deux récipients remplis d’eau. En puisant de l’eau de l’un pour le verser dans l’autre récipient, tu ne verras que les gouttes qui tombent du mélange. Dis-toi que ce que j’ai fait en toi, seul le Bon Dieu le sait.» Béthio Thioune ne touche plus terre, après cette déclaration de Serigne Saliou. Au croisement de Guédiawaye, communément appelé croisement Béthio, ses «Thiants» (actions de grâce) sont désormais courus. Il reçoit ses premiers disciples en la famille de Soundioulou Cissokho, qui, en pleine nuit, aurait tapé à sa porte. Depuis ce jour, les fidèles le retrouvaient dans son bureau pour se prosterner à ses pieds.
La visite de Serigne Mourtada à Cheikh Béthio
«Le fils de Serigne Touba, Serigne Mourtada, est venu lui rendre visite. Il n’y croyait pas du tout et pensait qu’il s’agissait d’un Mbacké Mbacké avec qui, il partage l’amour de Serigne Touba, lorsqu’on lui a fait part de sa présence. Mais c’était bien Serigne Mourtada. Qui, après avoir fait ses ablutions, lui a demandé d’en boire une gorgée et d’utiliser le reste», raconte son porte-parole, Ibrahima Diagne. En 1991, il est revenu à Dakar, précisément à l’Administration de la communauté urbaine de Dakar. Où il travaille avec l’ancien maire de Dakar, Mamadou Diop, jusqu’à sa retraite en 1996. A sa retraite, Gora Dièye, le chauffeur de son marabout, lui a, sur instructions de ce dernier, remis la voiture que lui avait offerte Serigne Abdou Lahat tout en lui disant, selon notre interlocuteur, que la mission qui lui a été confiée venait de débuter. A Ndiarème, Serigne Saliou va lui demander de noter les noms de ses disciples. C’est ce qui explique le fameux registre des «Thiantacounes».
L’origine du «Thiant»
Avec ses disciples, ils se rencontrent tous les samedis à «Djouroul», à Mermoz, où les «Thiantacounes» veillent jusqu’au petit matin. Ce «Thiant» a une petite histoire. Etant administrateur civil, il a toujours été nommé lors des Conseils des ministres. Et à chaque fois qu’il voulait changer de ville, il venait le souffler à Serigne Saliou. Au prochain Conseil des ministres, «il était affecté dans une autre ville. A un moment donné, il a réalisé que Serigne Saliou était un homme hors pair, qu’il ne devait pas seulement se limiter au poste et examen qu’il lui demandait. Il a donc décidé de le remercier et de lui rendre grâce». Un jour : «Il a acheté beaucoup de viande et des mets, après avoir préparé de bons repas, en compagnie de toute sa famille, il a retrouvé son marabout dans un daaras appelé Diapeu Ndar. Portant sur leur tête des bols de riz, sous le chaud soleil, il les a remis à son marabout.» Perplexe, le marabout lui a demandé pourquoi il torturait ainsi sa famille. Il lui a fait savoir que «toutes ses réussites, il les lui doit. Se considérant comme le plus heureux au monde, il a décidé de lui rendre grâce («dama niow nguir santeu la»). Le marabout lui a donc dit que le Bon Dieu, Serigne Touba et lui-même étaient contents de ses actes, car le «Thiant» est le meilleur acte qu’un fidèle puisse faire envers son Dieu». Le «Thiantacoune» étant le fidèle qui rend grâce à son seigneur, le «Thiant» permet de lui montrer sa reconnaissance pour tous ses bienfaits. Pour la commémoration de la naissance du Prophète Mohamed (PSL), le Cheikh célébrait toujours le Gamou chez Serigne Saliou. Mais, au fil du temps, le nombre de disciples grossissait sans cesse. Serigne Saliou lui demande alors de recevoir, dorénavant, ses disciples à Dakar durant le Gamou. On est en 1990, six bœufs, du sucre et du thé, pour la première célébration. La cérémonie finit par avoir atteindre le lot de 100 bœufs. Les ripailles lors des «Thiants» drainent un monde fou chez Béthio, qui se laisse tenter par la chose politique.
Cheikh Béthio, Wade et les Présidentielles (2007 et 2012).
Cheikh Béthio qui n’a jamais mêlé sa vie religieuse à la politique décide, en 2007, de soutenir le président de la République, Me Abdoulaye Wade. Wade passe au premier tour, le Cheikh se glorifie de sa victoire et se félicite de l’avoir élu. Mais Béthio a la déception de sa vie, lorsque Wade lui dit, devant Serigne Saliou : «Arrête de dire que tu m’as réélu. C’est Serigne Saliou qui m’a réélu.» Une phrase qui a blessé le Cheikh au point de marteler devant les médias : «Je suis très fâché contre Abdoulaye, il m’a humilié.» Mettant un trait sur Wade. Alors, c’est la surprise chez les Sénégalais, lorsqu’il décide, à deux jours de l’élection Présidentielle 2012, de soutenir Wade. Demandant à ses disciples de voter Wade, il laisse tout le monde sans voix. Sous prétexte qu’il a reçu un «Ndiguel» venant de Serigne Saliou, il choisit le camp des libéraux. La suite, on la connaît. Wade perd l’élection présidentielle et la cote de popularité du Cheikh est en baisse. Un mois plus tard, il fait les choux gras de la presse avec sa septième femme, dont la famille crie au…kidnapping. Une semaine plus tard, comme si le sort s’acharnait sur lui, Cheikh Béthio Thioune se voit mêlé dans une «moche» histoire de double meurtre. Inculpé jeudi dernier par le Procureur Ibrahima Ndoye, le Cheikh fait désormais partie des pensionnaires de la Maison d’arrêt et de correction de Thiès. L’histoire se répète, mais cette fois-ci, seule dans sa chambre, contrairement à 1966. Sa conviction est qu’il a une mission à mener. A 75 ans, Cheikh Béthio Thioune, affaibli depuis fin 2007 par une tension, une fibrillation auriculaire récidivante, un Avc, prend constamment des médicaments. Lui qui a traversé pas mal d’embûches pour arriver au sommet connaît une descente aux enfers sans précédent…

source: Lobservateur

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